Le départ, le sommeil fractionné, la confiance, la solitude : ce qu’une sophrologue proposerait à un skipper de la Route du Rhum, et ce que nous en gardons à terre.
« Tu te concentres sur ta respiration, tu respires consciemment, tu te soutiens dans cette démarche avec la posture du corps. Tu te scannes intérieurement du sommet de la tête jusqu'à la plante des pieds. Regarde où tu es tendu, relâche-toi, ta nuque, ton ventre, prends ton temps. [...] Tu sens que toutes les tensions quittent ton corps. Tu sens ton esprit s'apaiser. Tu es complètement dans le moment présent. » — Charles Caudrelier, vainqueur de la Route du Rhum 2022 (Interview The Red Bulletin, déc. 2022)
Car en solitaire, un skipper ne gagne pas contre la mer. Il gagne contre ce que la mer fait à son corps. Lorsque son trimaran géant vole à plus de 35 nœuds au milieu de l’Atlantique, dans un vacarme assourdissant et permanent, la victoire se joue à l’intérieur : dans la capacité à apprivoiser le stress, à commander le sommeil sur demande et à habiter la solitude. C’est exactement sur ce terrain invisible qu’intervient la sophrologie…
Du 20 octobre au 1er novembre, Saint-Malo vit au rythme du village de la Route du Rhum. Cette année, je la vis d’un peu plus près : j’habite sur un voilier, à Port Vauban, et j’ai déplacé mon bateau dans le bassin voisin pour laisser ma place à l’un des concurrents. De l’autre côté du quai, je regarde se préparer des gens dont je ne fais pas le métier. Je n’ai jamais accompagné de navigateur. Mais si l’un d’eux poussait ma porte avant le départ, voici les quatre moments que nous travaillerions, et les quatre outils que je lui donnerais. Ils servent aussi à terre.
Le départ : un pic, pas une pente
Le 1er novembre, sur la ligne, dans la baie, le stress n’arrive pas en douceur. C’est un pic : des mois de préparation, une foule, un chrono, et d’un coup il faut partir. Face à un pic, les grandes méthodes ne servent à rien ; il faut un outil très concret, qui tienne en une minute trente, et qui passe uniquement par la respiration.
Celui que je proposerais : relâcher le ventre. Une main sur l’abdomen, on inspire par le nez en laissant le ventre pousser la main, on expire par la bouche deux fois plus longtemps, comme pour faire vaciller une bougie sans l’éteindre. Six à huit fois. L’expiration longue est le levier le plus simple que nous ayons sur le système nerveux parasympathique, celui qui ralentit le cœur et desserre les épaules. Rien de mystique : c’est de la physiologie, et c’est ce que j’expliquais à propos du trac devant un micro. Le skipper l’a appris à terre, des dizaines de fois, pour que le jour J le geste vienne seul.
Le sommeil : s'endormir en trois minutes, même à moitié
En solitaire, on ne dort pas une nuit, on dort par tranches, vingt minutes ici, quarante là, entre deux réglages. Le problème n’est pas de dormir longtemps, c’est de s’endormir vite, et d’accepter un sommeil léger, un demi-sommeil, qui répare quand même.
L’outil, c’est la détente du corps de la tête aux pieds : allongé dans la bannette, on parcourt le corps par zones, le front, les mâchoires, la nuque, les épaules, les bras, le dos, le ventre, les jambes, jusqu’aux orteils, en relâchant chaque partie à l’expiration. Deux à trois minutes, et le corps bascule. Ce qui compte, c’est la répétition : enregistrée, réécoutée des dizaines de fois avant le départ, la séquence devient un réflexe, et le réflexe ne demande plus d’effort au moment où il n’y a plus d’effort disponible.
La confiance : voir la course avant de la vivre
Troisième moment, moins visible : la question qui tourne la nuit, « est-ce que je vais y arriver ? ». Les skippers en parlent plus qu’on ne croit. Violette Dorange, qui sera au départ cette année, racontait avant son Vendée Globe avoir préparé la course avec de la sophrologie et des visualisations, et avoir travaillé la peur, et le moment de quitter sa famille, comme on travaille une manœuvre. L’outil, c’est bien la visualisation. On fait imaginer au skipper la course telle qu’elle va se dérouler, la sortie de la baie de Saint-Malo, la première nuit, la pointe du Raz passée vite, puis la longue descente vers les Canaries à la recherche des alizés, et l’arrivée à Pointe-à-Pitre, en lui faisant sentir à chaque étape qu’il a les ressources, dans le bateau et en lui. On répète, séance après séance, jusqu’à ce que l’image soit familière.
« Violette Dorange, avant son Vendée Globe, sur la préparation mentale, la peur et le départ. Entretien vidéo, à écouter en entier. »
Je ne promettrais jamais que ça fait gagner. Ce que la répétition fait, c’est que le corps a déjà vécu la scène quand elle arrive, et qu’il la reconnaît au lieu de la subir. Et j’y associerais un geste d’ancrage : un signe simple, le pouce sur la paume, la main sur le sternum, répété pendant chaque visualisation jusqu’à ce qu’il rappelle à lui seul l’état de confiance. En mer, par vingt-cinq nœuds, on n’a pas le temps d’une séance ; on a le temps d’un geste.
La solitude : emporter les siens
Le dernier moment est celui dont on parle le moins. Plusieures semaines seul(e), sans un visage. Pour lui (elle), je n’enregistrerais pas des visualisations de course, mais des visualisations d’instants de vie : un repas avec ses proches, une marche avec quelqu’un qu’il aime, une scène ordinaire, racontée avec les sons et les odeurs. Il les emporte dans le bateau et les réécoute autant que besoin, la nuit, quand l’angoisse de la solitude monte. Ce n’est pas de la nostalgie : c’est une façon de détendre le corps en lui donnant, quelques minutes, la présence qui lui manque.
À terre, les mêmes quatre moments
Olivier de Kersauson disait de la mer qu’on ne la dompte pas, qu’on l’apprivoise, « et encore, quand elle le veut bien ». C’est exactement le rapport que la sophrologie propose au stress : pas le vaincre, l’apprivoiser.
Et ces quatre moments, je les vois chaque semaine, chez des gens qui ne prennent pas la mer. L’enfant devant la grille du collège, le matin d’un contrôle, vit le pic du départ. L’adolescent qui ne trouve pas le sommeil avant le bac vit les nuits fractionnées. Le parent qui doute d’y arriver, l’aîné qui doit réapprendre à marcher après une chute, vivent la question de la confiance.
Et celui qui reste à quai, le conjoint d’un malade, la personne âgée seule dans sa maison de Saint-Servan, vit la solitude du large sans avoir choisi de partir.
Les quatre outils, à garder sous la main
- Le pic : une minute trente de respiration par le ventre, l’expiration deux fois plus longue que l’inspiration.
- La nuit : trois minutes de détente du corps, de la tête aux orteils, à l’expiration.
- Le doute : une scène vue d’avance, répétée, et un geste d’ancrage qui la rappelle.
- La solitude : des voix et des instants de vie qu’on emporte, à réécouter autant que besoin.
Si vous passez par le village ces jours-ci, regardez les bateaux, et pensez à ce que chaque skipper a préparé dans son corps avant de préparer son bateau. La carte qui respire tient dans une poche de ciré ; elle fait le premier des quatre.
Un mot pour les marins
Mon bateau est à quelques centaines de mètres du village, dans l’autre bassin. Si, d’ici le 1er novembre, un skipper, un préparateur ou quelqu’un d’une équipe sent qu’une séance l’aiderait, pour une nuit qui ne vient pas, un pic qui ne redescend pas, ou simplement pour poser le corps avant de partir : à titre exceptionnel, ma porte est ouverte, à bord ou à domicile, sans formalité. Un message suffit, 06 79 78 89 32. Ce ne sera pas une préparation mentale de course, je ne prétends pas à ça ; ce sera une heure de sophrologie, et c’est parfois ce qui manque la dernière semaine.
Marine Quinquenel, sophrologue certifiée, accompagne les enfants dès 6 ans, les adolescents, les aînés et leurs aidants, à domicile entre Saint-Malo, Dinard et Dinan, ou en visio. Un pic de stress, des nuits en morceaux, un doute qui tourne : la première séance est sans engagement.



